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L'innocence est si constamment placée dans une situation fausse que des êtres foncièrement innocents apprennent à manquer de sincérité. Ne connaissant pas de langage qui leur permette d'exprimer leurs pensées réelles, ils se résignent à en donner une traduction imparfaite. A l'état solitaire, ils existent : quand ils essaient de se mêler à la vie, les concessions, les compromis auxquels les entraîne le besoin de donner et de recevoir un peu de chaleur de c½ur faussent leur nature. Nos points de vue sentimentaux sont pour eux trop pervertis. Ils ne peuvent que commettre des bévues, et se voir ensuite accusés de duplicité. La douceur et la violence, qu'ils mettent dans l'amour impliquent, pour le moins ingénu, mille trahisons. Incurablement étrangers au monde ils ne cessent pas de prétendre à un bonheur surhumain. Leur sincérité, leur manque de pitié, leur vouloir unique et inébranlable les obligent à être cruels et les exposent à la cruauté. Les véritables innocents sont en si petit nombre qu'il arrive rarement à deux d'entre eux de se rencontrer, et quand par hasard cela se trouve, le sol autour d'eux est jonché de leurs victimes.

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Ce sont nos sens qui limitent notre univers sentimental: où leur pouvoir s'arrête il y a brusque rupture, la portière se ferme, le train disparaît, le murmure de l'aéroplane devient imperceptible, le bateau entre dans la brume ou fuit derrière l'horizon. Le coeur peut se persuader qu'il est le maître: les sens sont certains que l'absence supprime les absents. Nous n'avons pas, en réalité, d'amis lointains. Celui qui sort de notre orbite devient, qu'il le veuille ou non, qu'il le regrette ou non, un traître: nous portons contre lui un jugement sans appel, en dépit de toutes les excuses que notre coeur lui fournit. L'absence volontaire ( même subie à contrecoeur ) est la négation de la tendresse. Le souvenir peut n'être alors qu'une rude et froide obligation, car notre mémoire ne dure que dans la mesure limitée où cela nous est tolérable. Nous continuons d'observer de misérables rites, mais contre cette mémoire terrible qui est plus forte que la volonté, nous nous défendons. Nous nous défendons contre les demeures, les paysages, les objets qui prêtent à l'hallucination, qui déchaînent les sensations et les rivent à un fantôme. Nous désertons ceux qui nous désertent; nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de la souffrance: il faut vivre, comme on peut.
Heureusement nos sens ne sont pas tellement faciles à duper, du moins, en général. Ils se fixent, et nous fixent, sur ce qui est à notre portée; et dans leur vivante infidélité, ils sont impitoyables.




Elisabeth Bowen





# Posté le mercredi 10 décembre 2008 11:48

Modifié le lundi 15 décembre 2008 11:32