Ce sont nos sens qui limitent notre univers sentimental: où leur pouvoir s'arrête il y a brusque rupture, la portière se ferme, le train disparaît, le murmure de l'aéroplane devient imperceptible, le bateau entre dans la brume ou fuit derrière l'horizon. Le coeur peut se persuader qu'il est le maître: les sens sont certains que l'absence supprime les absents. Nous n'avons pas, en réalité, d'amis lointains. Celui qui sort de notre orbite devient, qu'il le veuille ou non, qu'il le regrette ou non, un traître: nous portons contre lui un jugement sans appel, en dépit de toutes les excuses que notre coeur lui fournit. L'absence volontaire ( même subie à contrecoeur ) est la négation de la tendresse. Le souvenir peut n'être alors qu'une rude et froide obligation, car notre mémoire ne dure que dans la mesure limitée où cela nous est tolérable. Nous continuons d'observer de misérables rites, mais contre cette mémoire terrible qui est plus forte que la volonté, nous nous défendons. Nous nous défendons contre les demeures, les paysages, les objets qui prêtent à l'hallucination, qui déchaînent les sensations et les rivent à un fantôme. Nous désertons ceux qui nous désertent; nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de la souffrance: il faut vivre, comme on peut.
Heureusement nos sens ne sont pas tellement faciles à duper, du moins, en général. Ils se fixent, et nous fixent, sur ce qui est à notre portée; et dans leur vivante infidélité, ils sont impitoyables.